Avons-nous encore le droit à une mauvaise expérience sexuelle ?
- 11 août
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On peut avoir dit oui, et le regretter quand même. Cette phrase n'a presque plus de place dans le débat sur la sexualité, coincée entre le récit du plaisir et celui, indispensable, des violences sexuelles. Entre les deux existe pourtant un territoire immense : les rapports consentis qui laissent un mauvais souvenir. Le consentement a-t-il fini par devoir garantir aussi le bonheur ?

Il existe des rapports sexuels heureux, désirés, dont on garde un souvenir agréable. Il existe aussi des violences sexuelles, des rapports imposés ou obtenus lorsque le consentement ne peut être librement donné.
Mais entre les deux s'étend un territoire immense dont nous parlons finalement assez peu, celui des mauvaises expériences sexuelles.
Un rapport peut avoir été consenti et néanmoins laisser un mauvais souvenir. On peut avoir accepté une relation puis se demander, quelques heures plus tard, pourquoi on l'a fait. On peut avoir désiré quelqu'un et découvrir que l'expérience ne correspond absolument pas à ce que l'on imaginait. On peut aussi se laisser entraîner sans avoir subi de contrainte, ne pas parvenir à exprimer ce que l'on voudrait ou simplement regretter le lendemain une décision que l'on avait pourtant prise soi-même.
Ces expériences ont toujours appartenu à la vie sexuelle. La question contemporaine est de savoir si nous disposons encore des mots nécessaires pour les penser.
Le consentement n'est pas une promesse de bonheur
L'une des grandes avancées politiques et culturelles des dernières décennies a été de placer le consentement au centre de la réflexion sur la sexualité. C'était indispensable.
Mais nous demandons parfois au consentement beaucoup plus que ce qu'il peut nous donner.
Le consentement permet de déterminer si une personne accepte ou non une interaction sexuelle. Il ne garantit ni le désir ni la qualité de l'expérience. Surtout, il ne garantit pas que nous porterons demain le même jugement sur ce que nous avons accepté aujourd'hui.
Car notre sexualité n'est pas administrée par un petit fonctionnaire intérieur qui vérifierait rationnellement chaque décision avant de tamponner le formulaire.
Nous faisons parfois l'amour pour de mauvaises raisons. La solitude peut nous pousser vers quelqu'un. Le besoin d'être désiré peut prendre momentanément la place du désir de l'autre. On peut espérer qu'une relation sexuelle fasse naître quelque chose qui n'existe pas encore ou accepter parce que l'on ne sait plus très bien comment interrompre une situation que l'on avait pourtant souhaitée au départ.
Et quelquefois, cela nous semblait simplement être une bonne idée à vingt-trois heures et beaucoup moins à huit heures du matin.
Reconnaître cette banalité ne diminue en rien l'importance du consentement. Cela signifie seulement qu'il constitue une condition fondamentale de la relation sexuelle, pas une certification de sa réussite.
Le problème du regret
Notre époque entretient un rapport étrange au regret.
Dans presque tous les domaines de l'existence, nous acceptons qu'une décision volontaire puisse être regrettée. On peut choisir un métier puis le détester. On peut commencer une relation amoureuse puis vouloir en sortir. Personne n'en conclut que la décision initiale n'a jamais existé.
En matière sexuelle, les choses deviennent beaucoup plus sensibles, et pour des raisons compréhensibles. Pendant des siècles, la parole des victimes de violences sexuelles a été minimisée ou simplement ignorée.
Mais précisément parce que la violence sexuelle est grave, nous avons besoin d'un vocabulaire capable de distinguer des expériences différentes.
Le regret n'est pas nécessairement la preuve rétrospective d'une absence de consentement. Inversement, l'existence apparente d'un accord à un moment donné ne permet évidemment pas d'écarter une violence ou le retrait ultérieur du consentement.
Ces deux propositions doivent pouvoir être pensées simultanément.
C'est inconfortable. Mais la sexualité humaine l'est parfois aussi.
L'ambivalence n'est pas une anomalie
La sexologie et la psychanalyse ont quelque chose d'important à apporter à ce débat. L'être humain est ambivalent.
Nous pouvons vouloir puis ne plus vouloir. Nous pouvons désirer quelqu'un sans souhaiter tout ce qu'il nous propose. Une pratique longtemps fantasmée peut même se révéler parfaitement décevante lorsqu'elle devient réelle. C'est peut-être à ces moments que certaines représentations contemporaines de la sexualité deviennent paradoxalement trop simples. Nous avons développé, à juste titre, un vocabulaire beaucoup plus précis du consentement. Mais cette nécessaire clarification juridique et politique ne peut pas être transposée telle quelle à la compréhension psychique de la sexualité.
Le droit a besoin de catégories. La vie psychique, elle, déborde continuellement des catégories. Une personne peut ainsi dire « J'étais d'accord, mais je n'en avais pas vraiment envie. » Cette phrase n'est pas nécessairement contradictoire. Elle mérite d'être entendue avant d'être immédiatement traduite dans une catégorie juridique ou psychopathologique.
Retrouver la complexité sans relativiser les violences
Parler de « zone grise » est devenu difficile, parce que l'expression a parfois servi à minimiser des comportements abusifs.
Il faut donc être clair. Reconnaître l'existence d'expériences sexuelles ambiguës ou regrettées ne doit jamais servir à requalifier artificiellement une violence en simple malentendu.
Mais l'erreur inverse serait de faire disparaître toute la complexité de l'expérience sexuelle sous deux catégories seulement, la bonne expérience et la violence.
Entre les deux se trouvent quantité de situations qui appartiennent à la sexualité ordinaire. Un mauvais choix n'est pas une incompatibilité sexuelle. Un rapport accepté sans enthousiasme n'est pas nécessairement comparable à une rencontre que l'on regrette ensuite. Ces expériences ne sont pas interchangeables et ne peuvent pas recevoir automatiquement la même signification.
Les distinguer ne revient pas à établir une hiérarchie des souffrances. Il s'agit simplement d'essayer de comprendre ce qui s'est passé.
Une question politique
Cette question dépasse largement la chambre à coucher.
Une société qui veut protéger efficacement contre les violences sexuelles doit être capable de nommer précisément la violence. Mais une société sexuellement adulte devrait également pouvoir reconnaître que toute expérience désagréable n'est pas nécessairement une violence et que toute décision regrettée n'était pas nécessairement involontaire.
Nous avons gagné quelque chose d'essentiel en apprenant à dire « Je ne voulais pas. »
Il faudrait peut-être préserver aussi la possibilité de dire « J'ai voulu et finalement je regrette. »
Ou cette phrase beaucoup moins spectaculaire.
« C'était une mauvaise idée. »
Reconnaître cette possibilité, c'est aussi reconnaître aux individus une autonomie sexuelle qui comprend nécessairement le droit de se tromper. La liberté sexuelle ne peut pas signifier uniquement la liberté de faire de bons choix. Une liberté dont chaque exercice devrait se terminer heureusement ne serait plus tout à fait une liberté. Elle suppose aussi la possibilité de mal interpréter son propre désir, de changer d'avis sur une expérience passée ou de rentrer chez soi déçu en décidant que l'on ne recommencera pas. À condition, toujours, que la liberté de l'autre ait été respectée.
Peut-être avons-nous donc moins perdu le droit à une mauvaise expérience sexuelle que les mots permettant de la raconter.
Entre le récit enchanté de la libération sexuelle et celui, indispensable, des violences sexuelles, il reste un continent à explorer. Celui d'une sexualité ordinaire qui ne se déroule pas toujours comme nous l'avions imaginée. Il serait dommage que la sexologie l'abandonne précisément au moment où nous avons le plus besoin d'elle.



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