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La sexualité, nouveau risque réputationnel

  • il y a 13 heures
  • 4 min de lecture

Pouvoir, image, sécurité personnelle, exposition numérique : la sexualité recoupe aujourd'hui plusieurs registres de risque pour les personnes en vue. Cet article en détaille les mécanismes, asymétrie de pouvoir, traces numériques, instrumentalisation politique, et les logiques de prévention qui s'y appliquent.



Pendant des décennies, la sexologie a pensé la sexualité par le prisme du risque sanitaire, celui des infections, des grossesses non désirées et des violences à prévenir. Un autre risque s'est imposé en silence, tout aussi capable de ravager une existence, celui de la réputation.

Une accusation circule en quelques heures. Une décision de justice met des années à venir. Entre les deux se déploie le temps du soupçon, un temps qui effondre des carrières, brise des liens familiaux et grave un nom dans la mémoire numérique, bien avant qu'un tribunal ne se prononce. Quelle que soit l'issue judiciaire, elle arrive souvent trop tard pour effacer la première impression, car Internet retient tout.

Mieux vaut lire cette mutation pour ce qu'elle est, plutôt que d'opposer protection des victimes et présomption d'innocence, un débat qui garde sa place ailleurs. La sexualité est devenue, pour toute personne exposée, un terrain où pouvoir et image se jouent désormais autant que la sécurité personnelle.

Un risque qui touche particulièrement les personnes exposées

Dirigeants, élus, figures publiques, cadres dirigeants : la visibilité sociale réduit la marge d'erreur. C'est une question d'exposition, avant d'être une question de moralité. Une situation qui resterait privée pour un particulier anonyme devient, pour une personne en vue, un levier de chantage, un conflit d'intérêt professionnel, ou une crise de communication.

Trois zones de risque reviennent avec une régularité clinique.

L'asymétrie de pouvoir. Toute relation avec une personne en situation de dépendance professionnelle ou économique, même vécue comme consentie des deux côtés, reste le terrain le plus dangereux juridiquement : le consentement y est presque toujours contesté après coup.

La trace numérique. Messageries liées à l'identité professionnelle, photographies identifiables, paiements traçables, applications géolocalisées... la négligence ordinaire expose bien plus souvent qu'un adversaire déterminé.

La répétition du schéma. C'est le point le plus intéressant cliniquement, et le moins traité publiquement. Les personnes reproduisent la même prise de risque malgré des alertes . Le sentiment d'impunité lié au statut, le besoin de transgression comme échappatoire à un rôle trop contrôlé, le déni du différentiel de pouvoir perçu par l'autre, ces mécanismes se travaillent en profondeur. 

Une arme ancienne, un usage politique documenté

Le risque réputationnel décrit plus haut n'est pas toujours accidentel. La sexualité a longtemps servi, et sert encore, d'instrument délibéré pour nuire, l'histoire du renseignement en porte la trace la plus ancienne. Le « pot de miel » (honey trap), opération de séduction montée pour compromettre un adversaire, reste une technique documentée des services de renseignement, à travers la Guerre froide comme aujourd'hui : l'objectif n'y est pas la faute morale, mais le levier de chantage qu'elle permet d'obtenir.

Le même mécanisme opère dans l'arène politique intérieure. Une rumeur ou une accusation à caractère sexuel, vraie ou fabriquée, suffit souvent à disqualifier un opposant, un journaliste ou un militant plus efficacement qu'un débat d'idées — parce qu'elle mobilise l'émotion plutôt que l'argument, et se diffuse sans avoir besoin d'être prouvée. C'est une arme asymétrique : construire l'accusation coûte peu, la réfuter prend des années, et le doute suffit souvent à atteindre l'objectif.

Cette instrumentalisation dépasse le cadre individuel. Les Nations Unies et la Cour pénale internationale documentent l'usage des violences sexuelles comme arme de guerre à part entière, un outil de terreur, d'humiliation collective et de déstabilisation d'un groupe, distinct de la violence interpersonnelle. Plus récemment, la diffusion non consentie d'images intimes, réelles ou générées par IA (deepfakes), est devenue un mode de représailles ciblant en particulier des femmes engagées dans la vie publique : élues, journalistes, militantes. L'objectif dépasse alors la réputation d'une seule personne : il s'agit aussi de décourager plus largement l'engagement public de tout un groupe.

Cette dimension change la lecture du risque pour certaines personnes exposées. Il ne s'agit pas seulement de prudence individuelle face à un accident possible : c'est aussi, parfois, une exposition à une stratégie construite, avec un objectif et parfois un commanditaire. La distinction compte pour l'accompagnement, on ne prépare pas de la même façon une personne à un risque diffus et une personne identifiée comme cible.

Prévenir plutôt qu'étiqueter

Les hommes commettent statistiquement la majorité des violences sexuelles et c'est un fait établi, qui mérite d'être regardé en face plutôt qu'esquivé. Le mot « pervers », se prête à confusion dans le débat public car au sens clinique, désigne une structure de la personnalité, distincte de l'acte commis et du sexe de la personne. Les structures perverses touchent les hommes et les femmes, et la plupart des hommes qui commettent une agression relèvent d'autres mécanismes psychiques.

C'est justement pour cette raison que le premier levier c'est la prévention. Une démarche de pédagogie sur les mécanismes qui mènent au passage à l'acte permet d'agir en amont, plutôt que de chercher après coup qui correspond au bon profil. Le même repérage des risques vaut dans l'autre sens : identifier ses propres zones de vulnérabilité permet de vivre sa sexualité pleinement, sans mettre en danger ni soi ni l'autre.

Cette approche protège aussi contre l'instrumentalisation politique du sexuel décrite plus haut. Une culture partagée du consentement, claire dans son principe et explicite dans son expression, réduit le terrain d'ambiguïté sur lequel prospèrent à la fois les violences réelles et les accusations fabriquées. Ce n'est pas un outil de défense juridique. Le consentement d'hier ne prouve rien pour aujourd'hui, et une culture du respect n'empêche pas la mauvaise foi d'un tiers. Mais c'est un cadre qui profite à toutes les parties de bonne foi,  protège les personnes vulnérables d'une agression, et il réduit, pour les personnes exposées, la zone grise qu'un adversaire pourrait exploiter contre elles. La pédagogie du consentement n'est donc pas qu'une affaire de prévention individuelle.

Une clinique encore à écrire

La sexologie s'est longtemps concentrée sur le corps et le symptôme. Il lui reste à intégrer une dimension imposée par le monde contemporain, dimension qui a toujours existé, c'est-à- dire la sexualité comme espace de pouvoir et de vulnérabilité sociale. Cette dimension appartient déjà à la réalité de tous ceux dont la vie privée reste, aujourd'hui, à moitié publique.

GIANPAOLO FURGIUELE
Psychanalyste et sexologue Nice

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